Figues de Joie

Peinture d'un figuier en hiver, par Léon Spilliaert

Figues de Joie

(poème écrit en avion, 2017)
Christine Lippens 

Figuier, tu es mon arbre préféré.
L’été, va sans dire, mais l’hiver, encore plus.
j’aime ton côté poulpeux, le retombé calamar de ta ramure de janvier.
Le look octopus sauvage de tes tentacules d’ébène entremêlées,
fourchues comme des doigts de sorcière.
Ployées par les ans, tes branches amaigries ont tendance
à prendre appui sur le sol, puis rebiquent vers le ciel
dans une tentative courageuse d’accoucher d’un nouveau squelette.
Quand arrive la saison chaude, je te vénère plus encore,
habillé de grandes feuilles lobées, de bourgeons rétifs
qui poussent en petites bourses dures comme des cailloux.
Encore acides au faîte de l’été elles gardent en septembre leur vert clairet,
alors que tout à côté, pommes, poires, coings et raisins
dégorgent de couleurs rubis, safran et émeraude .

Arbre sacré depuis l’antiquité, longue, lente,
est la gestation du rustique figuier …
Gorgé de soleil quand l’été décline l’automne,
L’arbre enfin mûr se pare de fruits pulpeux ,
gonflés de sucre qui distillent, si on ne les cueille,
un jus perlé dans un éclat de pépites roses.
Hermaphrodites, à la fois bourses et lèvres,
ses fruits divins n’atteignent la maturité qu’en septembre voire octobre,
les figues blanches devançant les noires.
Un festin pour les merles et frelons, alertés par un « ploc » mou
Quand, à l’instant de leur destin,
elles quittent la branche pour s’écraser sur le sol.
A l’heure de la cueillette, préférer l’aube au crépuscule,
Car les moucherons friands de son lait collant
montent une garde piquante et minuscule.

Fruit magique, prolifique et parcimonieux,
longtemps boudé par les snobs pour sa fibreuse enveloppe mauve,
la figue heureusement savait caler les estomacs simples.
Bergers et paysans s’en régalaient,
accompagnée d’une tomme de leurs chèvres sur le chemin de l’estive !
Jusqu’à ce qu’entre en vogue… la vogue.
La mode, la tendance, le revival, que dis-je, la résilience !
de la cuisine méditerranéenne exaltant les produits de Provence.
Comble du paradoxe la figue, fruit du sud par définition,
s’est alors acclimatée à nos latitudes nordiques.
Peu lui chaut la caresse du vent, la gifle du grésil,
La moiteur des bruines lui paraît chaude tramontane
Et fouette sa sève jusqu’à la canopée du ciel ennuagé de gris.
Aujourd’hui, de l’Algarve à la Scandinavie, le figuier africain a pris racine.
Mais de verger, point : toujours il pousse, sauvage,
entre deux pierres sèches, au coin d’un muret de caillasse,
puisant son eau dans les abysses secrètes d’une source oubliée.

Et son fruit, la ronde figue ? On la récolte et la vend.
Chèrement, au poids et même à la pièce,
sur les étals des primeurs chics,
enveloppée dans un écrin de papier de soie.
Au rayon de la cuisine des fusions,
la figue a le rôle exotique d’une perle rare,
rôtie, pochée, truffée de caviar,
effilée en carpaccio, pimentée d’Espelette,
confite au caramel beurre salé, en compote, gelée ou confiture.

Las, quand vient octobre,
et que le figuier pli à pli se déplume de ses feuilles,
mes figues de joie pourrissent, et tombent,
et tapinent… telles les filles du même nom,
doucereusement dans l’ombre décharnée de son tronc.
Ces fruits si sensuels se transforment
sur les restanques en tapis visqueux
que le râteau du jardinier enfouit dans le compost.
Dénudé par la fraîcheur de novembre,
figuier alors tu retrouves ta silhouette d’ébène.
Tu peux, à nouveau, t’alourdir sur tes rameaux fourchus
incrustés dans l’humus.
Et en décembre, tu entreras en dormance,
pour ne point porter ombrage à l’or du mimosa.

C.L.

(à suivre)
Episodes prochains : le kaki, le qumquat et le coing.

Illustration : Figuier en hiver, Grasse – Léon Spilliaert 1922.

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